Un Jour sans neige

par Jean-Michel Calvez

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Davy était un petit garçon très sage, et très gourmand. Sans doute plus gourmand que sage, s’il fallait choisir entre les deux. Sa mère lui avait pourtant répété, très souvent, qu’il ne faut jamais ramasser ce qu’on trouve par terre, parce que ce n’est pas propre. Quant au fait de manger un bonbon au chocolat trouvé dans la rue, ça l’aurait mise à coup sûr dans une colère noire et ça lui aurait valu une bonne paire de claques, si elle l’avait appris... Mais il n’y avait aucun risque qu’elle l’apprenne, bien entendu, aucun. Il n’était tout de même pas assez fou pour lui en parler, conclut-il pour lui-même, l’œil déjà allumé par la gourmandise, tout en déballant le papier doré qui craquait joliment sous les doigts.

Lyra était un peu boulotte et elle adorait nager, dans l’eau bleue de la piscine dont ses yeux avaient fini par adopter la tonalité pâle. Cette passion innocente arrangeait tout le monde puisque ses parents, sur les conseils avisés du docteur Danyel, avaient compris qu’il fallait qu’elle fasse un peu de sport. C’est qu’elle adorait le chocolat, la chipie ! Elle fut tout de même très surprise, un beau jour, de se rendre compte qu’elle venait de traverser pour la première fois toute la longueur de la piscine, sans devoir reprendre une seule fois sa respiration. Quel progrès spectaculaire, et en aussi peu de temps ! Pour tout dire, ce don inespéré lui était venu d’un seul coup, admit-elle, sur le chemin du retour, alors qu’elle suçait un autre de ces bonbons au chocolat au goût un peu bizarre, mais si délicieux.

Davy enfourcha son vélo de cross jaune à gros pneus crantés. Il avait choisi exprès ce modèle dans l’espoir de rouler avec dans la boue, comme font les motos, à la télé. Après une telle expérience, unique mais mémorable, sa mère lui avait formellement interdit de quitter les routes goudronnées. Et c’est vrai qu’il n’aimait pas nettoyer, passer le chiffon sur toutes les surfaces du cadre et regraisser la chaîne, après avoir traversé les flaques. Trêve de bavardage, l’heure du déjeuner approchait, et ce n’était pas le moment de se mettre en retard. Mais c’est la première fois de sa vie qu’il montait la grande côte sans devoir mettre pied à terre : il n’était pas même essoufflé. Il tenait une forme d’athlète, aujourd’hui !

Lyra devait s’avouer un brin inquiète, finalement. Passe encore pour sa performance aquatique, où elle avait laissé tout le monde à deux longueurs : ça vous a un côté pratique, que de concurrencer les dauphins dans leur élément. Mais il y avait un hic : il lui semblait, tout bien réfléchi, qu’elle ne respirait plus du tout, même une fois sortie de l’eau. Ou, plus exactement, il semblait qu’elle aurait encore su le faire, pour soupirer, par exemple, ou si quelqu’un lui avait demandé de le faire, mais que ça lui était devenu inutile. Un peu comme lorsqu’elle omettait de mettre son bonnet pour se rendre à l’école et qu’elle se jurait bien, une fois assise sur le banc, que ça ne l’avait absolument pas gênée, qu’elle n’avait pas pris froid pour autant, ou pour si peu — pour tout dire, Lyra n’aimait pas ça, se mettre un bonnet sur les oreilles. Mais quand on y pense, respirer, c’est tout de même autre chose qu’une simple affaire de courants d’air.

Davy se grattait pensivement la tête, la fourchette dressée et l’air absent, comme s’il avait à trouver la solution d’une addition à deux chiffres et à retenue, au moins. — Eh bien, Davy, que se passe-t-il ? Tu n’as pas faim aujourd’hui ? D’habitude, tu les adores, mes spaghetti... — Non, maman, pas très faim, répondit-il, toujours aussi distrait, ou ennuyé. Il continua à tourner les spaghetti autour de sa fourchette, sans intérêt marqué pour l’exercice. Moins d’une minute plus tard, il prit son courage à deux mains. Après tout, était-ce de sa faute, à lui, s’il était forcé de poser une question à première vue un peu idiote ? — Dis, maman, lança-t-il d’un ton prudent, voire franchement embarrassé, est-ce que ça veut forcément dire qu’on est mort, quand on ne respire... plus du tout... ?

C’était une nuit sans lune, opaque comme un drap noir. Vers trois heures vingt-sept du matin très précisément, seul l’éclairage urbain et les feux de circulation clignant de leur œil de cyclope, sur un rythme à trois temps, vert, puis orange, puis rouge, auraient signalé la petite ville à un observateur aérien éventuel. Venu de nulle part, un gros disque renflé couleur de papier doré, sans doute aussi lourd qu’un immeuble, s’arrêta instantanément et sans un bruit, une seconde tout au plus, à un kilomètre d’altitude au dessus de la ville endormie. Puis il disparut, mangé par la nuit d’encre. Même nyctalope, un témoin encore éveillé n’y aurait rien vu. En revanche, si ce même témoin avait pensé à baisser le nez, il aurait peut-être trouvé, juste sous ses pieds, deux ou trois de ces jolies papillotes de papier doré qui craquaient sous la semelle, mystérieusement tombées du ciel, ou d’ailleurs... Mais à cette heure tardive, il n’y avait bien entendu pas un seul témoin.

Puisque c’est ainsi, se jura Davy, je n’en parlerai plus à personne, jamais ! Sa joue était encore rouge de la gifle mémorable que lui avait valu sa question. Plus grave, voilà qu’il était privé de dessert, sans l’avoir mérité ! Mais tout bien réfléchi, ça ne le dérangeait pas autant qu’il l’aurait cru, parce qu’il lui semblait bien qu’il n’en avait plus très envie, de dessert — ou plutôt, qu’il n’en avait plus besoin, que ça lui était indifférent, ou quelque chose dans ce genre-là. Tout irait sans doute mieux demain.

Lyra était terrorisée, mais pas au point d’oser raconter à quiconque de son entourage ce qui lui arrivait. Pour tout dire, elle serait bien retournée à la piscine, afin d’y exploiter à sa guise son nouveau don. Mais sa mine de conspiratrice comme ses progrès spectaculaires en brasse coulée auraient sûrement fini par lui attirer quelques questions embarrassantes. Et pour corser le tout, voilà qu’elle n’avait plus très faim ! Ce qui était un comble, le jour du gâteau au chocolat !

Davy se réveilla un peu plus tard qu’à son habitude, intrigué par le silence troublant, dans la maison comme dans la rue — un vrai silence de dimanche matin, de grasse matinée volée au calendrier ! Sa mère n’était même pas venue le secouer. Une bonne affaire, d’une façon, et tant pis pour l’école... Mais ce n’en était pas moins inattendu, comme un jour de neige-surprise, un peu. Dehors, aucune voiture ne circulait, semblait-il. En tout cas, aucun bruit ne parvenait plus jusqu’à lui, comme s’ils étaient étouffés sous un énorme édredon de plumes. Le silence se prolongeant, cela finit par ne plus être drôle. Davy se leva, il s’étira, descendit l’escalier et trouva, au rez-de-chaussée, sa mère profondément endormie, affalée sur la table de la cuisine en désordre. Il n’osa pas l’éveiller, et pas même la toucher : ses gifles, parfois, pouvaient être plus rapides que son ombre et mieux valait s’en méfier ! Un brin dépité, il haussa les épaules et se prépara donc tout seul, bien plus par habitude que par appétit, un petit déjeuner auquel il goûta à peine. Rien ne s’était amélioré, sur ce plan.

C’est en sortant de la maison qu’il découvrit la surprise du jour, sous la forme de ce joli brouillard rosé, aussi léger qu’un nuage géant de barbapapa, ou une guirlande de Noël. Il s’était accroché un peu partout dans le paysage, comme s’il était tombé du ciel. Malgré ce brouillard à couper à la cuillère, il aperçut à quelques mètres de là une forme immobile, qui s’avéra être Wippie, le jeune colley soyeux de leurs voisins. Tout comme sa mère tout à l’heure, l’animal s’était semblait-il endormi. La langue pendant comme une vieille cravate mise de travers, il gisait au beau milieu de la rue. Voilà qui n’était pas très prudent.

Par ailleurs — mais cela, il s’en doutait déjà un peu, vu la saison bien avancée — il n’y avait pas du tout de neige, bien entendu.


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